Investir dans les produits dérivés ?

Investir dans les produits dérivés

Qu’est-ce qu’un produit dérivé ?

Les produits dérivés sont, comme leur nom l’indique, des produits financiers qui sont dérivés d’un actif. Autrement dit, ils sont construits à partir d’un actif, qui porte alors le nom de sous-jacent.

La plupart des produits dérivés ont pour actif sous-jacent des actions, des obligations, des matières premières, des devises ou encore des indices boursiers. Les prix des produits dérivés évoluent en fonction de l’évolution de leur actif sous-jacent.

Plus concrètement, un produit dérivé est un contrat entre deux ou plusieurs parties, ayant des intérêts ou des points de vue divergents sur le sous-jacent.

Les produits dérivés peuvent se négocier sur les marchés boursiers, ou bien de gré à gré entre les parties concernées. On parle alors d’échange OTC (Over The Counter).

À quoi servent les produits dérivés ?

Les produits dérivés peuvent être utilisés pour couvrir une position, pour appliquer un effet de levier, ou pour spéculer sur les fluctuations de leurs actifs sous-jacents.

Par exemple, un investisseur sur les marchés internationaux est soumis aux variations des taux de change entre devises. Pour s’en protéger, il pourrait faire appel aux produits dérivés.

Ainsi, en utilisant un contrat à terme sur devises ou un swap, il pourrait négocier des actifs tout en étant couvert face au risque de change.

Les différents types de produits dérivés

Il existe plusieurs types de produits dérivés, qui permettent de mettre en place de nombreuses stratégies différentes. Voici les plus courants.

Les contrats à terme (futures)

Les contrats à terme, ou futures, sont des transactions définies à l’avance. La livraison de l’actif s’effectue à une date et pour un montant fixés à l’avance.

Les futures permettent aux acheteurs et aux vendeurs de couvrir leur risque en se protégeant contre les fluctuations de prix, mais aussi de spéculer sur la valeur future des actifs sous-jacents.

Les premiers futures remontent au 18ème siècle au Japon, à la bourse d’Osaka, sur laquelle s’échangeait du riz.

Comme le prix du riz est très sensible aux variations climatiques, les marchands reçurent l’autorisation de pouvoir le vendre avant les récoltes. Les acheteurs recevaient, à la place du riz, un coupon permettant de se le faire livrer à une date ultérieure, fixée à l’avance.

Les spéculateurs utilisent également les contrats futures pour éviter de se faire livrer certains actifs. C’est par exemple le cas pour le pétrole. Lorsque la date d’échéance (et de livraison) du contrat approche, les spéculateurs revendent leurs futures.

Les forwards sont des futures qui ne se négocient pas sur les marchés boursiers, contrairement aux premiers, mais directement entre acheteurs et vendeurs (OTC).

Les Swaps

Les swaps sont des contrats qui permettent d’échanger des flux de trésorerie.

Par exemple, une société empruntrice ayant contracté un prêt à taux variable, et inquiet de l’évolution des taux d’intérêt, peut échanger son taux variable contre un taux fixe avec une autre société.

Si les taux augmentent, l’emprunteur est protégé contre la hausse des taux sur son crédit. S’ils baissent, il paiera un taux plus élevé, au bénéfice de la société avec qui a été conclut le swap.

Dans tous les cas, le risque du taux variable pèse désormais sur le négociant du swap, contre rémunération.

Les swaps peuvent aussi servir à échanger des risques de défaillance sur des obligations hypothécaires, comme celles qui ont été à l’origine de la crise de 2008. Le risque se trouve alors réparti auprès de différents investisseurs, qui peuvent être attirés par des taux d’intérêts obligataires juteux.

Les swaps sont également utilisés par les ETF synthétiques, qui échangent la performance de leur panier d’actions contre celle de l’indice qu’ils souhaitent répliquer. L’échange s’effectue avec un acteur financier (souvent la banque mère de l’émetteur d’ETF), et contre rémunération.

Les options

Une option est similaire à un contrat à terme, et permet à son détenteur d’acheter ou de vendre, dans le futur, l’actif sous-jacent à un prix fixé à l’avance.

On distingue :

  • Les options put, qui donne un droit de vente
  • Les options call, qui donnent un droit d’achat

La différence avec les contrats à terme est que les options peuvent ne pas être utilisées par leur acquéreur, tandis que les futures sont obligatoirement dus.

Les options permettent de se protéger contre des variations du cours du sous-jacent, et de spéculer sur les variations de prix.

Par exemple, en cas de chute des cours, une option put permettra de vendre l’actif sous-jacent au prix d’origine (supérieur à celui du marché) fixé lors de la mise en place de l’option, et donc de ne pas subir la baisse.

Inversement, une option call permettra d’acheter un sous-jacent qui a fortement progressé à son prix d’origine (inférieur à celui du marché), et de réaliser ainsi une plus-value.

Les warrants

Les warrants sont des bons de souscription donnant le droit d’acheter/de vendre dans le futur un nombre précis d’actions, à un certain prix, et pendant une période donnée.

Les warrants sont similaires aux options, à la différence qu’ils sont délivrés par la société qui les émets. Les sociétés les utilisent pour inciter les investisseurs à acheter davantage de leurs actions, si le cours se porte bien.

Les warrants qui sont exercés donnent lieu à l’émission de nouvelles actions, ce qui provoque une dilution du nombre d’actions de la société. Les options s’exercent quant à elles sur des actions qui existent déjà.

Un warrant permet de souscrire à des actions à un prix inférieur au cours actuel. Le prix d’un warrant dépend de son écart avec le cours de l’action, et de sa date d’expiration. Plus l’écart avec le cours est grand et plus sa date d’expiration est lointaine, plus son prix sera élevé.

Les spéculateurs les utilisent pour spéculer sur la hausse des actions d’une société. Mais si le cours des actions n’atteint pas le niveau escompté, l’investisseur ne gagne rien, et perd ce que lui a coûté le warrant.

Les CFD

Les CFD (Contract For Difference) sont des contrats de règlement des différences de prix sur les transactions.

Un contrat CFD s’établit de gré à gré, entre un investisseur et son courtier. Ils ne sont donc pas réglementés (et sont d’ailleurs interdits aux États-unis).

Les CFD permettent de parier avec un effet de levier sur la hausse ou la baisse d’un actif sous-jacent, sans avoir à détenir l’actif en question.

Si un investisseur veut spéculer à la hausse sur un actif, il peut acheter un CFD sur cet actif. S’il veut spéculer à la baisse, il peut vendre un CFD, puis il devra en racheter un pour clôturer sa position.

L’investisseur sur CFD obtient la différence de prix entre la valeur initiale du sous-jacent et sa valeur lors de la clôture du contrat. La différence de prix (qui peut-être positive ou négative) est fournie par le courtier.

Les CFD peuvent aussi permettre de spéculer sur les variations de prix d’autres produits dérivés, comme les futures. Ce sont donc potentiellement des produits dérivés de produits dérivés.

Les turbos

Les turbos permettent de parier sur la hausse ou la baisse d’actifs sous-jacents, en appliquant un effet de levier pour amplifier le résultat.

Comme pour les CFD, ils permettent de spéculer sur les variations de prix d’un actif, sans avoir besoin de le détenir.

Les turbos sont négociables sur les places boursières, et se divisent en deux catégories :

  • Les turbos call, qui permettent de parier à la hausse
  • Les turbos put, qui permettent de parier à la baisse

L’effet de levier amplifie fortement les variations de prix du sous-jacent. Les turbos permettent ainsi d’obtenir des bénéfices importants (ou des pertes significatives) avec un petit capital.

Autres types de produits dérivés

Les CDS (Credit Default Swaps) permettent de s’assurer contre le risque de non-remboursement d’une dette (une obligation). Si un organisme à qui un investisseur a prêté de l’argent ne peut plus assumer le remboursement, l’émetteur du CDS remboursera l’investisseur à la place de l’organisme qui a fait défaut. Ainsi, l’investisseur se fera rembourser, quoi qu’il arrive. Mais cette assurance a un prix (le CDS est payant).

Les CDS permettent également de spéculer sur des risques de non-remboursement d’acteur ou produits financiers. C’est ce type de pari qu’a réalisé Michael Bury (joué par Christian Bale) dans le film « The Big Short » . Il a parié (avec succès) que les Subprimes feraient défaut, en achetant des CDS sur les Subprimes.

Les produits dérivés : des bombes à retardement ?

Risqués par nature

Les produits dérivés comportent des avantages pour les investisseurs. Ils permettent de :

  • Bloquer les prix (pas de mauvaise surprise dans la variation des cours)
  • Se couvrir contre plusieurs risques (variation de prix, de taux d’intérêt)
  • Diversifier son portefeuille
  • Spéculer sur des actifs sans en être propriétaire
  • Bénéficier d’un levier

Cependant, leurs risques et leurs inconvénients sont nombreux :

  • Parce qu’ils sont basés sur un autre actif (le sous-jacent), les produits dérivés n’ont pas de réelle valeur intrinsèque. Ils sont donc difficiles à évaluer, et très sensibles aux conditions de marchés et aux variations d’offre ou de demande.
  • Ils peuvent être achetés à crédit.
  • Il est possible de leur appliquer un effet de levier, qui multipliera les gains… comme les pertes.
  • Ils sont complexes, et se retrouvent parfois entre les mains d’investisseurs qui les comprennent mal.
  • Ils créent un risque de contrepartie (le risque qu’une des parties impliquée dans la transaction fasse défaut) lorsqu’ils sont échangés de gré à gré, en dehors des marchés réglementés.
  • Ils alimentent la cupidité des investisseurs, en les poussant à prendre des risques.

Plus lourds que l’économie mondiale

Fin 2019, les marchés boursiers représentaient 85 billions de dollars dans le monde. C’est à peu près la taille de l’économie mondiale, qui est de 88 billions de dollars.

Si la taille des marchés boursiers est cohérente par rapport à celle de l’économie, ce n’est pas du tout le cas pour les produits dérivés.

Il est difficile d’estimer avec précision la taille du marché des produits dérivés, car une bonne partie d’entre eux s’échangent de gré à gré (OTC), en dehors des marchés et de toute régulation.

Ceux-là font partie de ce qu’on appelle le shadow banking (la finance de l’ombre, presque invisible et hors de contrôle).

Selon certaines estimations, les produits dérivés représenteraient 640 billions de dollars, soit près de 10 fois plus que le PIB mondial. C’est-à-dire bien plus que toutes les richesses crées en un an par les économies de tous les pays réunis.

marché des produits dérivés vs économie mondiale

C’est comme si, pour chaque actif financier (action, obligation…), était adossé dix produits dérivés différents, chacun du même montant que l’actif réel.

Investir les produits dérivés revient donc quelque part à jouer dans un grand casino virtuel, avec de l’argent qui n’est adossé à aucune richesse, ni aucun actif réel. Par ailleurs, le crédit peut financer l’apparition de nouveaux dérivés presque sans aucunes limites.

Au début des années 2000, déjà, Warren Buffett s’inquiétait de la dimension prise par les produits dérivés :

Ces instruments se multiplieront certainement en termes de variété et de nombre. (…) Les banques centrales et les gouvernements n’ont jusqu’ici trouvé aucun moyen efficace pour contrôler les risques posés par ces contrats. À mes yeux, les produits dérivés sont des armes financières de destruction massive.

Les produits dérivés ont ainsi déjà été impliquées dans plusieurs grandes crises majeures.

Implication dans la crise financière de 2008

Les Subprimes sont une compilation de prêts immobiliers (le sous-jacent) à risque car à taux variables, et accordés à des familles dont la capacité de remboursement était douteuse.

Regrouper plusieurs prêts immobiliers à risque au sein d’un même produit financier devait permettre de mitiger le risque.

En 2007, les taux d’intérêts, initialement bas, ont grimpé en flèche, et les défauts de remboursement ont explosé. Les spéculateurs se sont alors rendu compte que les Subprimes ne valaient en fait plus rien. Plusieurs banques d’investissement ayant spéculé sur ces produits se sont alors retrouvées au bord de la faillite.

D’autres facteurs ont également joué un rôle important dans le déclenchement de cette crise :

  • Les prêts immobiliers trop facilement accordés : le gouvernement américain voulait faciliter l’accès à la propriété des plus modestes.
  • La titrisation des Subprimes : une fois cotées sur les marchés, les banques ont eu la possibilité de spéculer dessus.
  • Leur grande complexité : leur composition précise était difficile à comprendre, ce qui a occulté leur risque.
  • La mauvaise évaluation (et la complaisance) des agences de notation, chargées d’évaluer le risque des produits financiers.

Toujours est-il que les Subprimes et leur opacité ont largement contribué au développement et à l’éclatement de cette bulle financière.

Implication dans le flash krach de 2010

Le 6 mai 2010, l’indice Dow Jones a chuté de 1000 points, soit 9% de sa valeur, en quelques minutes.

À l’origine de cette chute, quelques bugs informatiques, le trading automatisé, un taux de change très volatil entre le dollar et le yen, et… de la spéculation intensive sur des contrats à termes (futures), ainsi que sur les options de l’indice S&P 500.

Associée aux autres facteurs, cette spéculation massive a fini par déclencher une réaction en chaîne de ventes automatiques de la part de sociétés de HFT (High Frequency Trading, le trading à haute fréquence).

C’est cette réaction en chaîne qui a fait plonger fortement le Dow Jones. Au-delà des produits dérivés, ce type de krach pose aussi le problème du trading automatisé à haute fréquence. Avec des êtres humains aux commandes, la réaction en chaîne aurait été plus lente et moins forte.

Les produits dérivés sont une incitation à la spéculation

Conçus à l’origine pour se couvrir contre certains aléas financiers, l’usage des produits dérivés est en réalité le plus souvent purement spéculatif.

Ils permettent de parier, parfois à crédit et souvent avec un effet de levier, sur les cours de nombreux actifs financiers sans avoir à les détenir.

Autrement dit, ils portent donc la promesse de gains faciles et rapides, réalisables sans avoir à mettre en jeu un capital important. Ils attirent massivement les spéculateurs (ou poussent les investisseurs à spéculer).

Le problème, c’est que les gains rapides et faciles n’existent pas en soi. Ils sont simplement fabriqués au prix d’une prise de risque réelle qui peut avoir des conséquences désastreuses.

Des banques comme la Société Générale en 2008, ou JP Morgan en 2012, ont perdu des milliards suite à des positions insensées prises par des traders sur des contrats à terme ou des swaps.

Cette course à la spéculation a permis aux produits dérivés, plutôt rares au début des années 90, de largement dépasser la taille de l’économie réelle.

Je partage l’idée d’investir de façon saine et la moins spéculative possible. Or, les produits dérivés sont, justement, très spéculatifs par nature, et la taille estimée du marché des produits dérivés n’a absolument rien de sain.

Les produits dérivés sont inutiles pour l’investisseur individuel

L’argumentaire selon lequel les produits dérivés ont leur utilité, et qu’ils protègent contre certains risques, n’est pas recevable, de mon point de vue, en ce qui concerne l’investisseur individuel.

Il est tout à fait possible, pour un investisseur particulier, de construire un portefeuille très équilibré et diversifié, et de couvrir ses risques, sans avoir à passer par des produits dérivés.

Pour cela, il faut s’intéresser au comportement des différentes classes d’actifs, à leur corrélation, leur volatilité, et à l’allocation d’actifs (la manière de répartir judicieusement différents actifs au sein d’un portefeuille).

Pour les raisons précédentes, et parce qu’ils sont risqués, mon avis sur les produits dérivés est très tranché : je pense qu’ils sont inutiles pour les investisseurs particuliers, qui ont tout intérêt à s’en tenir aussi loin que possible.

La question est plus complexe pour les investisseurs professionnels et institutionnels. La taille de leurs capitaux sous gestion fait qu’un manque de liquidité sur les actifs traditionnels peut créer un risque. Il est alors concevable que l’utilisation de dérivés puisse alors couvrir certaines stratégies. D’où l’expression « Hedge Fund », qui veut dire fonds de couverture.

Le problème vient d’une utilisation excessive à des fins spéculatives, le tout étant très mal encadré, comme le montre les transactions de gré à gré.

En conclusion, non seulement les produits dérivés ne sont pas utiles au fonctionnement de l’économie réelle, mais ils sont dangereux, de par l’ampleur qu’ils ont aujourd’hui, leur faible régulation, l’utilisation du levier et du crédit, et leur complexité.

Autant de facteurs qui devraient inciter les particuliers à rester sur des actifs traditionnels, qui sont déjà largement suffisants pour investir et faire fructifier son capital.

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