
Il est assez courant de trouver des études ou des graphiques présentant une surperformance du private equity (actions non-cotées, ou capital investissement) par rapport aux actions cotées.
C’est d’ailleurs un argument qui est souvent avancé pour investir dans le non-coté, car il permettrait d’obtenir une performance supérieure à celle de la bourse.
Le problème, c’est que les données présentées proviennent généralement d’entités qui appartiennent au monde du private equity. Sont-elles vraiment objectives ? La surperformance du private equity est-elle réellement incontestable ?
Avant d’évaluer la performance du private equity, il faut d’abord comprendre comment celui-ci crée de la valeur, et quel est son cycle de fonctionnement.
Comment le private equity crée-t-il de la performance ?
Les investisseurs sont souvent plus familiers avec le fonctionnement de la bourse et la manière dont le marché boursier crée de la performance.
À l’opposé, la création de valeur dans le private equity est moins connue et comprise.
Contrairement à la bourse, qui permet d’investir sur le marché secondaire (soit après les levées de fonds), le private equity permet d’investir directement dans des entreprises ciblées, sur le marché primaire.
Ainsi, le private equity permet d’investir dans l’économie réelle. La performance et la création de valeur dans le private equity proviennent de différents facteurs :
- Ciblage de sociétés en croissance, capables de gagner des parts de marché dans des secteurs qui sont eux-mêmes en croissance. Un portefeuille de private equity peut donc croître plus vite que le PIB ou que l’ensemble du marché des actions.
- Gouvernance : les fonds de private equity siègent au conseil d’administration des sociétés dans lesquelles ils investissent, en étant parfois majoritaires (pour les LBO). Cela leur permet de piloter leur évolution.
- Alignement des intérêts : les gérants des sociétés de private equity investissent souvent dans leurs fonds, avec une structure de rémunération en partie basée sur la performance des fonds (carried interest).
- Le temps : les fonds de private equity peuvent raisonner à moyen terme, généralement sur 5 à 7 ans, pour accompagner des entreprises. Un gérant de fonds d’actions cotés aura tendance à raisonner à plus court terme, sur des performances annuelles vis-à-vis des indices de référence.
- L’accompagnement global : un fonds de private equity apporte non seulement un accompagnement financier, mais aussi opérationnel et stratégique à l’équipe de management de l’entreprise cible.
- Croissance externe : les fonds de private equity peuvent aider une entreprise cible à racheter d’autres concurrents du même secteur.
- Levier bancaire : les fonds de private equity ont recours au levier financier, en complément du capital initial, afin de booster la performance.
- Réglementation moins lourde : un fonds de private equity est soumis à un certain nombre d’obligations réglementaires, administratives et comptables moins lourdes qu’un fonds coté, ce qui lui permet d’agir avec plus de souplesse dans la recherche d’opportunités d’investissement.
- Stratégie de sortie : avant même d’y investir, un fonds de private equity anticipe déjà à qui il va revendre la société qu’il souhaite accompagner, dans 5 à 7 ans.
Ces différents éléments font que le private equity peut créer de la valeur en l’espace de seulement quelques années.
Il ne faut toutefois pas oublier que malgré certains avantages indéniables face aux actifs cotés, un investissement en private equity comporte plusieurs types de risques et d’inconvénients :
- Faible liquidité : contrairement aux marchés cotés, le private equity est par nature illiquide, il n’offre pas la possibilité de sortir d’un investissement avant son échéance. Il faut donc être prêt à bloquer une somme d’argent pendant au moins 5 à 10 ans, dans la plupart des cas.
- Risque entrepreneurial : les sociétés non-cotées, souvent de la taille d’une PME en phase de croissance, sont plus risquées que les grandes sociétés cotées en bourse, qui ont déjà atteint leur taille critique, ou qui en sont plus proches.
- Risque de valorisation : la valorisation des entreprises non-cotées est plus incertaine, puisqu’elle est directement réalisée par les sociétés de gestion, et non par le marché coté, qui est public et organisé. Un fonds non-coté a donc une valeur plus approximative qu’un fonds coté.
- Risque de marché : comme pour les entreprises cotées, le risque de mauvaises performances et de perte en capital existe aussi en private equity, sous l’influence des conditions de marché et de l’environnement économique et politique.
- Risque managérial : les fonds de private equity sont gérés activement, par une société de gestion qui décide des entreprises cibles, ou qui sélectionne d’autres fonds de private equity. Il existe donc un risque d’erreurs et de mauvais choix d’investissement, contrairement aux ETF passifs, par exemple, qui ne comportent aucun risque lié au facteur humain.
- Opacité relative : l’information réduite et l’absence de standardisation du non-coté accroissent la difficulté à juger en temps réel de la performance et de la situation financière des sociétés de gestion.
Comment mesurer la performance du private equity ?
Pour mesurer correctement la performance du private equity, il faut comprendre son fonctionnement, et comment se déroule un cycle d’investissement.
Voici les principales étapes d’un investissement dans un fonds de private equity :
- Souscription dans des parts de fonds de private equity.
- Appels : le capital est appelé sur plusieurs années (durant 4 à 5 ans en moyenne).
- Investissements : la société de gestion investit progressivement dans les entreprises cibles (ou dans d’autres fonds de PE, qui investissent eux-mêmes dans des entreprises cibles).
- Cessions progressives des entreprises investies (entre 5 et 10 ans après la souscription initiale).
- Distributions de la performance à l’investisseur, suite aux cessions (entre 5 et 10 ans).
- Liquidation du fonds de PE, retour du capital restant et des plus-values à l’investisseur (10 ans après la souscription).
La durée de chaque étape peut toutefois varier selon le fonds considéré, le type de fonds ou les secteurs ciblés.
L’un des points fondamentaux en private equity est que tout le capital n’est pas appelé (investi) dès le départ. Il est appelé sur plusieurs années, en fonction des décisions d’investissements ou des besoins des fonds sous-jacents.
En général, un investissement dans un fonds de private equity prend la forme suivante :

Le schéma illustre le décaissement progressif lié aux différents appels du capital, ainsi que les distributions progressives, sur plusieurs années. L’échelonnement des appels dans le temps, suivi des distributions, impacte la valorisation d’un fonds de private equity : celle-ci est généralement négative les premières années (les frais et appels s’accumulent sans plus-values), avant de remonter ensuite lorsque les participations commencent à créer de la valeur et à être revendues. Cet effet porte un nom : la courbe en J.
Partant de là, comment calculer la performance d’un investissement qui s’étale sur plusieurs années ?
Pour présenter ses performances, le private equity utilise deux principales métriques :
- Le Taux de Rendement Interne (TRI), qui mesure la rentabilité des flux de trésorerie liés à un investissement.
- Le multiple global (ou TVPI – Total Value to Paid-In), qui mesure le ratio de performance entre les retours sur investissement et la somme investie au départ.
Le TRI ne mesure que le rendement du capital effectivement investi : il prend en compte les appels de fonds (flux négatifs) et les distributions (flux positifs).
Le multiple, quant à lui, permet d’observer la performance globale de l’ensemble des sommes investies sur une période donnée. Par exemple, un multiple de 2 signifie que les sommes distribuées sont deux fois supérieures aux sommes investies.
Maintenant que la méthode de mesure de la performance est posée, que disent les chiffres ? Le private equity surperforme-t-il ?
La performance moyenne du private equity
Il existe peu de sources qui rassemblent les performances du private equity sur de longues périodes.
L’une des principales provient de l’association France Invest, qui publie chaque année une étude sur la performance du private equity français.
Les premières données remontent jusqu’en 1987, ce qui permet de disposer d’un historique de performance assez long.
Cette étude est l’une des plus complètes qu’on puisse trouver en français, même si ses conclusions divergent de certains travaux scientifiques, comme on le verra plus bas. Pour cette raison, et parce que France Invest fait partie intégrante du monde du private equity, il est nécessaire de l’aborder d’un œil critique.
Voici les chiffres clés qui ressortent de cette étude :
- Depuis 1987, le capital-investissement français affiche un TRI moyen de 11,7 %, avec un multiple de 1,55.
- Sur les 10 dernières années (2014-2023), le capital-investissement français affiche un TRI de 13,3 %, avec un multiple de 1,49.
- Enfin, la performance nette finale des fonds liquidés depuis 2008 affiche un TRI de 14,5 %, pour un multiple de 1,87.

Ces moyennes historiques cachent une grande dispersion de la performance du private equity.
En 2023, les fonds du premier quartile (soit les 25 % les plus performants) ont affiché un TRI dépassant les 16,6 %, avec une moyenne à 25,4 %, tandis que ceux du dernier quartile (les 25 % les plus mauvais) ont obtenu un TRI inférieur à 0,5 %, avec une moyenne négative de -6,2 %.

La moitié des fonds étudiés ont obtenu un TRI supérieur à 8,5 % (borne des quartiles Q2 et Q3), tandis qu’un quart des fonds (ceux du dernier quartile) ont obtenu une performance négative ou très proche de 0 %.
Les performances du private equity sont donc extrêmement dispersées (de +25,4 % à -6,2 % en 2023), bien plus que celles des fonds cotés.
Par ailleurs, les différents segments du private equity n’ont pas tous la même performance moyenne.
Les fonds de capital-transmission (LBO) et d’infrastructures paraissent historiquement plus performants que les fonds de capital-risque ou de capital-développement (venture et growth).

Cela dit, les performances des dernières années semblent différer en partie de la performance historique depuis les premières observations (TRI nets depuis l’origine, soit 1987).
Ainsi, l’étude des fonds actifs sur la période 2013-2021 permet de constater que le capital-transmission semble toujours être parmi les segments les plus performants. On observe également que le venture capital peut être très performant selon les années : un décalage d’un an sur la période considérée (ici 2023 et 2022) peut engendrer une variation du TRI net de plus ou moins 5 % !

Quant aux multiples, il s’agit principalement d’estimations, étant donné que les retours réalisés sont minoritaires face aux retours potentiels restants à venir (les multiples effectivement réalisés ne peuvent être connus que 10 ans après l’ouverture d’un fonds).
Outre les différences selon les périodes et les segments observés, de fortes dispersions sont observées à l’intérieur de chaque quartile.
La dispersion des multiples observés depuis l’origine (1987) est encore plus forte que la dispersion des TRI.
Sur l’ensemble du capital-investissement, 75 % des fonds observés ont un multiple qui ne dépasse pas 1,8, tandis que le quartile des meilleurs fonds affiche un multiple moyen de 2,4.

Un investisseur en private equity a donc 25 % de chance de doubler ou tripler sa mise de départ au bout de 10 ans, mais il a aussi 25 % de chance de perdre une partie de son capital de départ.
Quelles conclusions peut-on tirer ?
Une première conclusion est que le capital-investissement prend tout son intérêt à partir du moment où l’on est capable de cibler les meilleurs fonds : ceux du quartile le plus performant.
Cette dispersion, dans laquelle les 25 % de fonds les plus performants obtiennent un multiple largement supérieur aux 75 % restants, existe dans tous les segments, mais est encore plus marquée sur le segment du capital-risque (venture capital).
Alors que la plupart des fonds de capital-risque obtiennent des multiples assez décevants (moins de 1,5 pour 75 % d’entre eux), les tous meilleurs obtiennent des multiples similaires à ceux des autres segments (2,4 en moyenne).
La plus forte dispersion du capital-risque traduit un risque plus élevé, en toute logique, car il intervient sur des entreprises beaucoup moins matures économiquement que le capital-transmission, dans lequel les entreprises cibles sont souvent déjà rentables.
L’étude confirme ainsi qu’il est plus risqué d’investir dans des entreprises peu ou pas encore rentables (capital risque), que dans des entreprises déjà rentables (capital développement et transmission).
On observe également que les véhicules mixtes, qui investissent dans différents segments du capital-investissement, sont systématiquement à la traîne en termes de TRI, alors que les 25 % de fonds mixtes les plus performants ont obtenu le meilleur multiple, tous secteurs confondus.
Cela peut s’expliquer par l’hétérogénéité des stratégies d’investissement des fonds mixtes, qui peut engendrer des retours plus tardifs. Le TRI, sensible à la rapidité de récupération du capital, est impacté, contrairement au multiple, qui reflète le rendement total obtenu.
Ainsi, le multiple des meilleurs fonds mixtes démontre que les meilleurs gérants, lorsqu’ils ont la liberté d’investir dans plusieurs segments, peuvent obtenir des performances remarquables en privilégiant ceux qui leur paraissent les plus opportuns (mais parfois au prix d’une moindre optimisation en termes de retour rapide sur investissement).
Cependant, que valent ces performances par rapport aux actions cotées en bourse ?
La surperformance du private equity est-elle réelle ?
Les professionnels du private equity aiment comparer leurs TRI avec la performance annuelle moyenne de différentes classes d’actifs. Ces comparaisons sont toutefois peu objectives.
La surperformance du private equity est subjective
Par exemple, France Invest compare la performance globale du private equity (capital-investissement) avec celle du CAC 40, ou encore de l’immobilier.

Lorsqu’on cherche à faire des comparaisons, il faut comparer des choses qui sont comparables. Or, dans le cas présent : en quoi l’immobilier, une classe d’actif qui ne peut s’apprécier que par le jeu de l’offre et de la demande, en suivant plus ou moins l’inflation, offre-t-elle une comparaison pertinente avec le capital-investissement ?
Comparer le coté avec le non-coté fait déjà plus sens, mais pourquoi le CAC 40 spécifiquement ? Et pourquoi inclure le CAC All-tradable, un indice dont personne n’a jamais entendu parler ? (et dont la performance est quasi-identique à celle du CAC 40, ce qui n’apporte donc rien de plus).
À la décharge de France Invest, de nombreuses sociétés de gestion en private equity produisent des graphiques similaires.
Dans leurs documents marketing, certaines d’entre elles comparent la volatilité du S&P 500 avec celle de leurs fonds maisons : le private equity n’étant pas coté, sa volatilité mesurée est forcément moindre que celle des actions cotées, puisqu’on la mesure moins souvent, justement.
En revanche, dans les comparaisons de performance, l’indice américain est souvent oublié (sans doute a-t-il été un peu trop performant ces dernières années), au contraire du CAC 40, qui permet de bien mettre en avant la performance du private equity.
Il s’agit bien entendu d’une technique marketing qui n’a rien d’objectif : trouver un actif ou une classe d’actifs ayant obtenu de moins bonnes performances que ce que l’on souhaite promouvoir.
En utilisant la même technique, mais dans l’autre sens, il serait tout à fait possible de vanter les mérites de la bourse face au private equity.

Cela change immédiatement les perspectives.
Néanmoins, cette comparaison n’aurait pas beaucoup de sens, elle non plus. Le marché américain a été très dominant depuis 10 ans, alors qu’il ne l’a pas toujours été historiquement. Il en va de même pour le Nasdaq, propulsé dernièrement par l’essor des nouvelles technologies.
Enfin, 10 ans est peut-être une période suffisamment représentative pour évaluer des performances en private equity, mais en bourse, c’est bien trop court, car certains cycles peuvent durer 15 ou 20 ans.
L’objectif de l’article n’est pas de remettre en cause le private equity, qui est une classe d’actifs qui a son intérêt dans une allocation de portefeuille : il offre une réelle diversification, tout en permettant d’investir dans l’économie réelle.
Néanmoins, pour évaluer la performance réelle du private equity, il faut sélectionner des indices, des périodes et des métriques à la fois plus représentatifs et plus objectifs.
À la recherche de meilleurs points de comparaison
Si l’étude de France Invest porte sur le private equity français, celui-ci n’investit pas uniquement dans des sociétés françaises, mais aussi beaucoup en Europe et aux États-Unis. Il serait donc pertinent d’intégrer des indices plus larges que le CAC 40.
Par ailleurs, le private equity ne permet pas d’investir dans Google, Apple ou LVMH. Il vise plutôt les « petites » entreprises en phase de croissance et raisonnablement évaluées. Les indices Russell 2000, MSCI Europe Small Cap, USA Small Cap Value ou Russell Microcap me semblent donc plus adaptés.

À première vue, le private equity semble donc bien surperformer les classes d’actions cotées qui lui ressemblent le plus.
Toutefois, la période 2014-2023 n’a pas été très favorable aux small caps. Si on élargit la période considérée jusqu’en 1987, on constate qu’il y a assez peu de différences entre le private equity et les small caps américaines faiblement capitalisées.

Pourtant, cela fait-il sens de comparer le TRI (Taux de Rendement Interne) du private equity avec le TCAM (Taux de Croissance Annuel moyen) des actions cotées, alors que le déploiement du capital est différent dans chaque cas ? Poser la question, c’est déjà y répondre en partie.
Trouver des mesures plus comparables
Dans ce cas, pourquoi ne pas comparer les multiples, qui permettent d’évaluer la performance finale de l’ensemble du capital investi.

Voilà qui renverse à nouveau les perspectives. Bien que le capital, une fois mis au travail, semble fructifier plus efficacement dans le private equity qu’en bourse (même si c’est moins évident en considérant certaines small caps), la lenteur de son déploiement pénalise le retour global sur investissement obtenu en fin de période.
Ainsi, des appels de fonds étalés sur plusieurs années bloquent une partie du capital, en attente d’être investi. Ce capital bloqué peut fructifier sur un support monétaire, mais qui sera a priori bien moins performant.
Le schéma suivant illustre ces appels progressifs, avec un décalage d’un an pour chaque tranche de capital, qui seront appelées à un stade différent. Le capital en attente fructifie dans un support monétaire (rendement de 2,5 %). La libération progressive du capital et des plus-values se fait aussi en décalé pour chaque tranche. Ainsi, les plus-values distribuées par les premiers 20 % appelés devront probablement « attendre » les distributions des tranches suivantes, afin de réunir un capital suffisant pour pouvoir initier une nouvelle souscription.
Il peut donc y avoir deux phases « d’attente » entre chaque investissement en private equity.

On constate que sur une période de 10 ans d’investissement, la performance globale ne provient pas uniquement du TRI (13 %), et qu’il y a des phases durant lesquelles le capital n’est pas employé de manière très productive. À l’opposé, un investissement en bourse peut être investi à 100 % dès le départ, et ce, durant toute la période d’investissement.
Un TRI de 13 % en private equity peut donc produire moins de performance qu’un rendement annuel de 8 % en bourse, sur actions cotées.
Il est possible de rétorquer qu’en ciblant les meilleurs fonds de PE, on arrive sur des multiples très proches de ceux des indices boursiers les plus performants historiquement (2,4 à 2,6), ce qui permet de compenser les phases durant lesquelles le capital est en attente. Mais encore faut-il pouvoir identifier les meilleurs fonds, car chaque gérant semble avoir d’excellentes performances à présenter, et chaque fonds de fonds explique cibler exclusivement les meilleurs fonds.
Il est donc particulièrement difficile d’investir uniquement dans les fonds qui produiront les meilleures performances. C’est la raison pour laquelle, en bourse, il vaut mieux investir dans des indices que dans des fonds actifs. En private equity, il n’y a pas d’indices dans lequel il est possible d’investir. Et de toute façon, la performance moyenne obtenue ne serait probablement pas assez intéressante, ce qui nous oblige à faire confiance aux gérants, et à les sélectionner du mieux possible.
Y a-t-il d’autres études plus objectives sur le sujet ?
L’étude de France Invest provient de l’écosystème du private equity : elle va donc dans le sens du private equity. Son objectivité est, par définition, limitée.
Il faut reconnaître que les études sur le sujet de la surperformance prétendue du private equity sont rares.
En 1989, l’économiste et professeur américain Michael C. Jensen soutenait que les entreprises cotées en bourse seraient progressivement remplacées par des structures de private equity, qui permettent une meilleure gouvernance.
En 2019, une étude parue dans the Oxford Review of Economic Policy s’est interrogée sur la prédiction de Jensen. Elle montre effectivement que le nombre d’entreprises cotées a diminué dans certains secteurs, après avoir connu un pic en 2000, tandis que le capital-investissement a connu une croissance spectaculaire.
Toutefois, elle montre aussi que bien qu’il ait pu générer des rendements supérieurs aux indices boursiers par le passé, le private equity n’affiche aucun rendement excédentaire par rapport aux indices boursiers depuis 2006.
Elle souligne aussi que la mesure des rendements du private equity est complexe, car elle dépend des données disponibles, du choix du benchmark approprié, les petites entreprises étant sur-représentées en private equity par rapport aux indices traditionnels.
La question de savoir si le private equity est bien une meilleure façon d’investir dans des entreprises, ou s’il génère une réelle surperformance, n’a donc pas de réponse évidente.
Le private equity est un univers d’investissement plus opaque et moins régulé que la bourse, dans laquelle les entreprises cotées ont l’obligation de faire preuve de transparence. Il est donc difficile de comparer leurs performances.
L’étude plaide finalement pour l’amélioration des standards de reporting et pour une meilleure divulgation des performances des fonds de private equity.
Au-delà de la surperformance (réelle ou non) du private equity
Pour résumer, nous avons vu jusqu’ici que :
- Certaines études montrent une large surperformance du private equity, mais elles se basent sur des critères peu objectifs.
- Lorsqu’on compare la performance du private equity à des classes d’actions cotées qui lui sont proches (small caps), en variant les métriques (multiple au lieu du TRI) et les périodes considérées, la surperformance ne paraît plus si évidente que cela.
- Seuls les meilleurs fonds de private equity semblent offrir des rendements particulièrement intéressants, car les performances du private equity sont très dispersées par nature.
En conclusion, il s’avère difficile de savoir si la surperformance du private equity est bien réelle. Du fait de sa dispersion et des différences de fonctionnement entre le coté et le non-coté, les comparaisons sont difficiles à établir.
Sortons donc de la logique des chiffres.
Si une performance améliorée n’est pas un critère évident d’investissement dans le private equity, alors pourquoi y investir, sachant que les tickets d’entrée y sont élevés (souvent 100 k€ minimum) et qu’il n’y a presque aucune liquidité (blocage du capital sur 10 ans à prévoir) ?
À mon sens, le principal intérêt du private equity n’est pas qu’il surperforme la bourse, mais qu’il constitue un vecteur de diversification intéressant, en étant peu corrélé aux marchés boursiers.
L’impossibilité, pour la plupart des fonds de private equity, de sortir en cours de route, fait que les actifs non-cotés sont en partie protégés contre les émotions des investisseurs, qui entraînent des hausses et des chutes parfois spectaculaires en bourse.
Aujourd’hui, il est tellement facile d’acheter/vendre une action/un ETF, que la moindre émotion affectant la majorité des investisseurs, suite à une nouvelle X ou Y, peut causer une forte variation des prix.
Le private equity, par sa nature illiquide, rend la volatilité moins visible (celle-ci ne pouvant être mesurée régulièrement), ce qui en fait un excellent complément avec une certaine décorrélation face aux actions cotées en temps de crise.
De plus, le private equity permet d’investir dans l’économie réelle, les capitaux investis servant directement au développement d’entreprises. En bourse, les capitaux sont placés sur le marché secondaire, et finissent dans la poche d’autres investisseurs qui revendent leurs titres, ou dans celle des market makers qui fournissent de la liquidité sur les marchés. C’est un argument pour les investisseurs en quête de sens dans leurs investissements.
Enfin et surtout, l’obligation d’accepter une période de blocage nous force à revenir aux principes de bases de l’investissement, qu’il soit coté ou non :
- La patience : les résultats s’obtiennent en investissant sur le long terme, pas en multipliant les opérations à court terme. La création de valeur demande du temps.
- La rationalité : prendre le temps de la réflexion avant d’investir dans un actif, plutôt que de sauter sur tout ce qui bouge au gré des nouvelles économiques ou des vidéos d’influenceurs.
- La consistance : une fois investi, il faut pouvoir garder le cap, ce qui est la chose la plus difficile à faire lorsqu’on peut tout vendre en trois clics.
Si la bourse était illiquide, avec les mêmes contraintes de blocage que le private equity, il est évident que les investisseurs obtiendraient de bien meilleures performances. A minima, ils ne sous-performeraient pas les fonds dans lesquels ils investissent (ce qui est quand même un comble).
Il n’en reste pas moins que malgré la démocratisation des fonds de private equity, dont certains deviennent accessibles dans les assurances vie à partir de 1 000 ou 5 000 €, le ticket d’entrée pour les fonds de pur private equity (les fonds professionnels, sans liquidité) reste élevé : autour de 100 k€ la part.
Cette classe d’actifs reste donc peu accessible. Les grandes familles y investissent d’ailleurs massivement, pour plusieurs raisons (aucune n’ayant trait à une prétendue surperformance) :
- Beaucoup de grandes familles le sont devenues en créant des entreprises. Il paraît donc logique pour elles de gérer leur patrimoine en continuant d’investir dans des projets de développement d’entreprises, plutôt qu’en suivant un indice global très large, qui ne demande aucune compétence particulière (si ce n’est d’être discipliné).
- Parce qu’elles y ont accès, tout simplement, et parce qu’elles n’ont peut-être pas envie d’investir exactement de la même manière que la plupart des gens. Le private equity leur permet en cela de se distinguer de la masse des investisseurs.
Conclusion : la diversification reste le maître mot
En conclusion, je ne crois pas qu’il existe des investissements particulièrement fructueux, qui seraient réservés à une élite. En tout cas, le private equity ne semble pas en faire partie et il n’y a pas de raisons d’en faire un eldorado. S’il reste en effet peu accessible, malgré sa récente mais lente démocratisation, rien ne prouve qu’il soit plus fructueux que la bourse.
Les performances des meilleurs fonds de private equity peuvent laisser penser le contraire, mais il ne faut pas oublier la forte dispersion des rendements des fonds étudiés (certains affichent un TRI moyen de 25 %, d’autres de -6 %), qui illustre bien le risque associé à un investissement dans cette classe d’actifs.
En l’espace de 10 ans, soit la durée de vie d’un fonds de sa constitution à sa dissolution, il est tout autant possible de doubler ou tripler le capital investi, que d’en perdre 30 %, voire plus.
Le private equity a ses propres caractéristiques, avantages et inconvénients, comme tout actif. Il n’est ni meilleur ni moins bon dans l’absolu. Il peut donc avoir sa place dans un patrimoine (avec les actions cotées, les obligations, l’immobilier, l’or et les cryptos) à partir du moment où on le comprend suffisamment bien, et où l’on respecte le principe de diversification.




Bonjour,
vous annoncez clairement que les chiffres et études publiés par l’industrie elle même sont forcément sujets à caution. Pourtant vous ne vous appuyez pas sur la littérature scientifique, plus poussée et (souvent mais pas toujours) moins biaisée en faveur de l’industrie qu’elle étudie. Je vous conseille par exemple : Ludovic Phalippou, Oliver Gottschalg, The Performance of Private Equity Funds, The Review of Financial Studies, Volume 22, Issue 4, April 2009, Pages 1747–1776, https://academic.oup.com/rfs/article-abstract/22/4/1747/1567648
Cordialement
Bonjour,
Merci pour votre retour et pour la référence.
Vous ne l’avez peut-être pas remarqué, mais je m’appuie déjà sur une étude académique, plus récente et accessible gratuitement afin que chacun puisse la consulter.
Il se trouve d’ailleurs que l’étude que je cite est du même auteur que celle que vous mentionnez : nous nous rejoignons donc. 🙂